Icônes
Le luminaire design italien, de Sarfatti à l’Arco
Arco, Taccia, Eclisse, Pipistrello, Sarfatti : les icônes du luminaire design italien, nées dans le Milan d'après-guerre, et ce qui trahit leur esprit.
L'équipe Amethysal
· Lecture 8 min
Un arc d'acier part d'un bloc de marbre, traverse le salon et vient suspendre sa lumière au-dessus de la table, sans un trou au plafond. C'est l'Arco, 1962, et le luminaire design italien tient dans une poignée d'objets de cette trempe : l'Arco, la Taccia, l'Eclisse, le Pipistrello, le 2097 de Sarfatti.
Tous sont nés à Milan, entre la fin de la guerre et le milieu des années 1960. En vingt ans, des ingénieurs et des architectes y ont inventé une manière d'éclairer qui n'existait nulle part ailleurs : technique, joueuse, et toujours partie d'un problème à résoudre plutôt que d'une forme à dessiner.
Milan, l'atelier d'un pays qui se rallume
L'Italie sort de la guerre sans grande industrie de l'électroménager, mais avec deux choses qui vont compter : des verriers, et des architectes sans chantier. Les premiers savent souffler, courber, opaliser le verre depuis des générations. Les seconds, faute de bâtiments à construire, se mettent à dessiner des objets. La lampe est l'un des rares luxes qu'un foyer qui se reconstruit peut encore s'offrir.
Le décor était déjà planté avant guerre : à Milan, en 1932, la maison de verre Luigi Fontana avait créé une branche dédiée aux objets, FontanaArte, avec l'architecte Gio Ponti à la direction artistique. Du verre plat de bâtiment, on était passé aux vitraux, aux tables, aux lampes. L'après-guerre n'a eu qu'à accélérer.
Ces verriers ont donné à Milan une matière fétiche, le verre opalin, que Max Ingrand pousse en 1954 jusqu'à la lampe Fontana, tout en verre soufflé, pour FontanaArte. L'histoire de cette matière, de Murano au dôme moderne, est dans notre petite histoire de la lampe en opaline.

Ce qui frappe, avec le recul, c'est le lieu où ce design a été jugé. Pas dans un musée : dans une vitrine. En 1954, le grand magasin milanais La Rinascente crée le Compasso d'Oro, sur une idée de Gio Ponti et d'Alberto Rosselli, pour distinguer les meilleurs objets industriels du pays. Le plus ancien prix de design italien est né dans un commerce, pas dans une institution, et cela a durablement teinté le goût italien : on y dessine pour être fabriqué et vendu, pas pour être admiré sous verre.
1954
Milan · La Rinascente
Un grand magasin crée le Compasso d'Oro : en Italie, le design se juge en vitrine, pas au musée.
Gino Sarfatti, l'ingénieur qui vendait de la lumière
S'il fallait ne retenir qu'un nom, ce serait le sien. Gino Sarfatti (1912-1985), né à Venise, fonde Arteluce en 1939. Il n'est ni décorateur ni artiste : il vient de l'ingénierie, et il aborde une lampe comme un problème à résoudre. Combien de lumière, dirigée où, avec quel équilibre, à quel prix de fabrication.
La méthode produit une œuvre d'un volume rare : plusieurs centaines de modèles entre 1939 et 1974. Aucune signature stylistique commune, aucune manière reconnaissable ; chaque pièce répond à sa question.
Son objet le plus célèbre dit tout de cet esprit. Conçu en 1958, le modèle 2097 reprend la silhouette du lustre vénitien, ces bras qui s'épanouissent en cascade, et en retire absolument tout : plus de pampilles, plus de verre, plus de dorure. Restent des bras de métal, des ampoules nues et, seul ornement assumé, les fils électriques qui pendent le long de la tige. Un lustre entièrement désossé, qui reste un lustre. Arteluce sera rachetée par Flos en 1973.
1960-1965 : Arco, Taccia, Eclisse, Pipistrello
Tout s'accélère au tournant de la décennie. Artemide est fondée en 1960 par Ernesto Gismondi et Sergio Mazza ; Flos suit en 1962. Deux maisons, deux catalogues à remplir, et une génération d'architectes prête à s'y engouffrer.
En 1962 justement, les frères Castiglioni, Achille et Pier Giacomo, signent pour Flos deux pièces devenues des archétypes. L'Arco d'abord : un socle de marbre, un long bras d'acier courbé, un réflecteur au bout. L'idée vient d'un réverbère, qui éclaire la chaussée depuis le trottoir ; au salon, elle donne une lumière au-dessus de la table sans percer le plafond. La Taccia ensuite, pensée comme un plafonnier retourné : un réflecteur d'aluminium posé dans une coupe de verre soufflé, sur un pied cannelé qui cache la source. La lumière monte du pied, frappe le réflecteur et se répand dans la pièce sans jamais montrer l'ampoule.
Puis vient 1965, une année à elle seule. Vico Magistretti dessine pour Artemide l'Eclisse : une coque intérieure tourne à la main dans une coque fixe pour masquer plus ou moins la source, et l'on règle sa lumière comme on ferme un volet. L'objet reçoit le Compasso d'Oro en 1967. La même année, Gae Aulenti conçoit pour Martinelli Luce le Pipistrello, la « chauve-souris » : des pétales de méthacrylate opalin sur un pied télescopique, d'abord destinés à la boutique Olivetti de Paris. Le nom dit la silhouette ; la matière dit le métier, diffuser plutôt que pointer.
Qui a dessiné quoi, et ce que chacun a légué, nous le racontons dans notre article sur les designers de luminaires célèbres.
Reconnaître une lumière d'esprit italien
Passé ce demi-siècle, que retient-on pour reconnaître, en rayon ou en brocante, ce qui relève vraiment de cette école ? Trois ou quatre signes suffisent, et aucun ne concerne le prix.
Quatre indices
Une lampe d'esprit italien part d'une idée avant de partir d'une forme : un mécanisme, un geste, une contrainte résolue. Elle diffuse plutôt qu'elle ne pointe, souvent à travers une matière translucide, verre soufflé ou méthacrylate. Ses matériaux restent francs, verre, métal peint, laiton, sans placage ni faux luxe. Et elle a été pensée pour être produite en série : ces objets sont nés dans des catalogues, pas dans des ateliers d'artiste.
Le reste est affaire d'usage. Une pièce héritée de cette école s'essaie allumée, le soir, dans une vraie pièce : si la lumière vous fait baisser les yeux, elle a raté son sujet. En brocante comme en boutique, reste à savoir ce qu'on a entre les mains : pièce d'époque, réédition ou copie. Demandez qui fabrique ; la réponse, ou son absence, règle souvent la question. Le moment italien prend sa place dans l'histoire du luminaire design, du Bauhaus aux seventies. Et pour vivre avec cette lumière diffuse plutôt que la contempler, il y a la lampe Opaline.
Les Italiens n'ont pas dessiné des lampes : ils ont dessiné la lumière, et la lampe est venue avec.

Une méthode plutôt qu'un style
Le design italien de la lumière n'est pas un style, c'est une méthode : poser un problème, le résoudre avec la matière qu'on a sous la main, et vendre le résultat en vitrine. L'Arco règle la question du plafond, l'Eclisse celle du réglage, la Taccia celle de l'éblouissement, le 2097 celle de l'ornement. C'est cette part-là de l'héritage qui nous intéresse : pas la silhouette à copier, mais la manière de poser la question, et une lumière qu'on supporte un soir entier dans une pièce où l'on reste.
Questions fréquentes
Quelles sont les grandes marques italiennes de luminaires ?
Les maisons historiques se comptent sur les doigts d'une main : FontanaArte (Milan, 1932), Arteluce (Gino Sarfatti, 1939, absorbée par Flos en 1973), Artemide (1960), Flos (1962) et Martinelli Luce, sans oublier les verreries de Murano comme Venini (1921). Ce sont elles qui ont édité l'essentiel des pièces devenues des références.
Qu'est-ce qui caractérise un luminaire design italien ?
Une idée technique avant une intention décorative : un mécanisme, un geste, une contrainte résolue. Vient ensuite le traitement de la lumière, presque toujours diffusée à travers une matière translucide plutôt que projetée, et des matériaux assumés (verre, métal peint, laiton). Enfin, ces objets ont été conçus pour l'industrie, pas pour la pièce unique.
Qui a dessiné l'Arco, la Taccia, l'Eclisse et le Pipistrello ?
L'Arco et la Taccia sont d'Achille et Pier Giacomo Castiglioni, pour Flos, en 1962. L'Eclisse est de Vico Magistretti, pour Artemide, en 1965. Le Pipistrello est de Gae Aulenti, pour Martinelli Luce, la même année. Toutes sont encore éditées aujourd'hui par leurs maisons d'origine.
Réédition, réplique, lampe « inspirée de » : quelle différence ?
Une réédition est produite par l'éditeur qui détient les droits du modèle d'origine, à l'identique. Une réplique copie un modèle protégé sans autorisation, ce qui est illégal dans l'Union européenne. L'Arco en a fait l'expérience : Flos a poursuivi l'importateur italien d'une copie fabriquée en Chine, la « Fluida », et la Cour de justice de l'Union européenne a jugé en 2011 (Flos contre Semeraro, affaire C-168/09) qu'un État membre ne pouvait pas priver de la protection du droit d'auteur un design qui y a droit, même tombé dans le domaine public au titre des dessins et modèles. Une pièce inspirée d'une époque, comme les nôtres, reprend un vocabulaire (une matière, une proportion, une façon de diffuser) sans copier un modèle existant. C'est la seule des trois qui revendique sa propre forme.
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Voir la collectionSources
- Flos. Arco, a design icon (Castiglioni, 1962). flos.com
- MoMA. Arco Floor Lamp, fiche de collection. moma.org
- Flos. Taccia (Castiglioni, 1962). flos.com
- Artemide. Eclisse (Magistretti, 1965). artemide.com
- Wikipedia (it). Eclisse (lampada). it.wikipedia.org
- Martinelli Luce. Pipistrello (Aulenti, 1965). martinelliluce.it
- Domus. The Pipistrello lamp by Gae Aulenti, 2023. domusweb.it
- CJUE, 27 janvier 2011, Flos c. Semeraro, C-168/09. eur-lex.europa.eu