19 h 25 · Chapitre 4 du N°01
Le luminaire design italien : l'élégance de l'opaline
D'où vient le luminaire design italien ? Milan d'après-guerre, Sarfatti, l'opaline soufflée : le récit d'une élégance et les signes qui la trahissent.
L'essentiel
Si vous ne devez lire qu'une chose, lisez ces quatre phrases.- 1 Le design italien de la lumière naît de la reconstruction : Milan, ses verreries, ses architectes, et un prix créé en 1954 par un grand magasin, le Compasso d'Oro.
- 2 Sa figure de proue est un ingénieur : Gino Sarfatti, fondateur d'Arteluce en 1939, auteur de plus de six cents modèles jusqu'en 1974.
- 3 Sa matière signature est l'opaline : un verre blanc soufflé qui diffuse la lumière au lieu de la projeter.
- 4 Cinq ans décisifs : entre 1960 et 1965, Artemide, Flos et quelques architectes signent les silhouettes qu'on copie encore.
Sommaire
« Luminaire design italien » sert aujourd'hui d'argument à peu près partout, du lampadaire chromé au lustre en verre soufflé. L'expression recouvre pourtant une histoire précise, courte, presque datable au mois près, qui commence dans un pays en ruines et s'achève sur une poignée d'objets qu'on reconnaît d'un seul coup d'œil.
Cette histoire est celle de Milan, entre la fin de la guerre et le milieu des années 1960. En vingt ans, des ingénieurs et des architectes y ont inventé une manière d'éclairer qui n'existait nulle part ailleurs : technique, joueuse, et attachée à une matière, le verre opalin, qui adoucit tout ce qu'elle touche.
I
Milan, l'atelier d'un pays qui se rallume
L'Italie sort de la guerre sans grande industrie de l'électroménager, mais avec deux choses qui vont compter : des verriers, et des architectes sans chantier. Les premiers savent souffler, courber, opaliser le verre depuis des générations. Les seconds, faute de bâtiments à construire, se mettent à dessiner des objets. La lampe est l'un des rares luxes qu'un foyer qui se reconstruit peut encore s'offrir.
Le décor était déjà planté avant guerre : à Milan, en 1932, la maison de verre Luigi Fontana avait créé une branche dédiée aux objets, FontanaArte, avec l'architecte Gio Ponti à la direction artistique. Du verre plat de bâtiment, on était passé aux vitraux, aux tables, aux lampes. L'après-guerre n'a eu qu'à accélérer.

Ce qui frappe, avec le recul, c'est le lieu où ce design a été jugé. Pas dans un musée : dans une vitrine. En 1954, le grand magasin milanais La Rinascente crée le Compasso d'Oro, sur une idée de Gio Ponti et d'Alberto Rosselli, pour distinguer les meilleurs objets industriels du pays. Le plus ancien prix de design du monde est né dans un commerce, pas dans une institution, et cela a durablement teinté le goût italien : on y dessine pour être fabriqué et vendu, pas pour être admiré sous verre.
1954
Milan · La Rinascente
Un grand magasin crée le Compasso d'Oro : en Italie, le design se juge en vitrine, pas au musée.
II
Gino Sarfatti, l'ingénieur qui vendait de la lumière

S'il fallait ne retenir qu'un nom, ce serait le sien. Gino Sarfatti (1912-1985), né à Venise, fonde Arteluce en 1939. Il n'est ni décorateur ni artiste : il vient de l'ingénierie, et il aborde une lampe comme un problème à résoudre. Combien de lumière, dirigée où, avec quel équilibre, à quel prix de fabrication.
La méthode produit une œuvre d'un volume rare : plus de six cents modèles entre 1939 et 1974, une lampe par mois pendant trente-cinq ans. Aucune signature stylistique commune, aucune manière reconnaissable ; chaque pièce répond à sa question.
Son objet le plus célèbre dit tout de cet esprit. Conçu en 1958, le modèle 2097 reprend la silhouette du lustre vénitien, ces bras qui s'épanouissent en cascade, et en retire absolument tout : plus de pampilles, plus de verre, plus de dorure. Restent des bras de métal, des ampoules nues et, seul ornement assumé, les fils électriques qui pendent le long de la tige. Un lustre entièrement désossé, qui reste un lustre. Arteluce sera rachetée par Flos en 1973.
III
L'opaline, la manière italienne d'adoucir la lumière
Pendant que Sarfatti calcule, d'autres travaillent la matière. Le verre opalin, ce blanc laiteux qu'on obtient en troublant volontairement la pâte, a une propriété qui intéresse tout le monde : il ne bloque pas la lumière, il l'avale et la restitue partout à la fois. Une ampoule derrière une paroi d'opaline cesse d'être un point brûlant pour devenir une surface douce. À Venise, les verriers de Murano en jouent depuis longtemps ; la maison Venini, fondée en 1921, a fait de cette virtuosité une industrie.
Le manifeste de cette approche date de 1954. Cette année-là, Max Ingrand prend la direction artistique de FontanaArte et dessine la lampe Fontana : un corps entièrement en verre soufflé opalin, une base renflée surmontée d'un abat-jour tronconique de la même matière, avec une source dans le pied et une autre sous l'abat-jour. La lampe n'éclaire pas une zone, elle rayonne. Elle est encore fabriquée aujourd'hui.

C'est cette leçon que notre lampe Opaline reprend à son compte : un dôme de verre blanc qui s'allume tout entier, sans point aveuglant, et pose sur la pièce la même lumière tranquille que les italiennes des années 1950. On la choisit pour ce qu'elle fait à la nuit, pas pour ce qu'elle montre au jour.
IV
1960-1965 : cinq ans, une poignée d'icônes

Tout s'accélère au tournant de la décennie. Artemide est fondée en 1960 par Ernesto Gismondi et Sergio Mazza ; Flos suit en 1962. Deux maisons, deux catalogues à remplir, et une génération d'architectes prête à s'y engouffrer.
En 1962 justement, les frères Castiglioni signent pour Flos deux pièces devenues des archétypes : un lampadaire à long bras en arc, dont l'idée vient d'un réverbère de rue, et une lampe à poser dont l'abat-jour se retourne en coupe de verre.
Puis vient 1965, une année à elle seule. Vico Magistretti dessine pour Artemide l'Eclisse, une lampe dont la coque intérieure tourne à la main pour masquer plus ou moins la source : on règle sa lumière comme on ferme un volet, et l'objet reçoit le Compasso d'Oro en 1967. La même année, Gae Aulenti conçoit pour Martinelli Luce une lampe à pétales de méthacrylate opalin, d'abord destinée à la boutique Olivetti de Paris, dont la silhouette évoque des ailes déployées. L'opaline avait changé de matériau ; elle n'avait pas changé de rôle.
V
Reconnaître une lumière d'esprit italien
Passé ce demi-siècle, que retient-on pour reconnaître, en rayon ou en brocante, ce qui relève vraiment de cette école ? Trois ou quatre signes suffisent, et aucun ne concerne le prix.
Les signes qui ne trompent pas
Une lampe d'esprit italien part d'une idée avant de partir d'une forme : un mécanisme, un geste, une contrainte résolue. Elle diffuse plutôt qu'elle ne pointe, souvent à travers une matière translucide, verre opalin en tête. Ses matériaux restent francs, verre, métal peint, laiton, sans placage ni faux luxe. Et elle a été pensée pour être produite en série : ces objets sont nés dans des catalogues, pas dans des ateliers d'artiste.
Le reste est affaire d'usage. Une pièce héritée de cette école se juge allumée, le soir, dans une vraie pièce : si la lumière vous fait baisser les yeux, elle a raté son sujet. Pour situer ce moment italien dans le grand récit de la lampe, notre dossier retrace un siècle de luminaires, du Bauhaus aux seventies. Et pour vivre avec cette lumière-là plutôt que la contempler, il y a la lampe Opaline.
Les Italiens n'ont pas dessiné des lampes : ils ont dessiné la lumière, et la lampe est venue avec.

À retenir
Le design italien de la lumière n'est pas un style, c'est une méthode : poser un problème, le résoudre avec la matière qu'on a sous la main, et vendre le résultat en vitrine. De la verrerie milanaise des années 1930 aux icônes de 1965, la constante tient en un mot, l'opaline, cette façon de transformer une ampoule en surface habitable. C'est cette part-là de l'héritage qui nous intéresse : pas la silhouette à copier, mais la douceur à retrouver, un soir, dans une pièce où l'on reste.
VI
Questions fréquentes
Quelles sont les grandes marques italiennes de luminaires ?
Les maisons historiques se comptent sur les doigts d'une main : FontanaArte (Milan, 1932), Arteluce (Gino Sarfatti, 1939, absorbée par Flos en 1973), Artemide (1960), Flos (1962) et Martinelli Luce, sans oublier les verreries de Murano comme Venini (1921). Ce sont elles qui ont édité l'essentiel des pièces devenues des références.
Qu'est-ce qui caractérise un luminaire design italien ?
Une idée technique avant une intention décorative : un mécanisme, un geste, une contrainte résolue. Vient ensuite le traitement de la lumière, presque toujours diffusée à travers une matière translucide plutôt que projetée, et des matériaux assumés (verre, métal peint, laiton). Enfin, ces objets ont été conçus pour l'industrie, pas pour la pièce unique.
Pourquoi le verre opalin revient-il si souvent dans les lampes italiennes ?
Parce qu'il règle le problème de l'éblouissement sans rien cacher. Le verre opalin, blanc et laiteux, absorbe la lumière de l'ampoule et la restitue par toute sa surface : la source disparaît, la lampe devient une forme lumineuse. L'Italie avait en plus les verriers capables de le souffler en série, à Murano comme à Milan.
Réédition, réplique, lampe « inspirée de » : quelle différence ?
Une réédition est produite par l'éditeur qui détient les droits du modèle d'origine, à l'identique. Une réplique copie un modèle protégé sans autorisation, ce qui est illégal dans l'Union européenne. Une pièce inspirée d'une époque, comme les nôtres, reprend un vocabulaire (une matière, une proportion, une façon de diffuser) sans copier un modèle existant. C'est la seule des trois qui revendique sa propre forme.
Avant de tourner la page
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