Icônes
Designers de luminaires célèbres : neuf noms à connaître
De Wagenfeld à Joe Colombo, neuf designers ont inventé la lumière qu'on aime aujourd'hui. Ce que chacun a trouvé, et ce qu'il en reste chez nous.
L'équipe Amethysal
· Lecture 9 min
Derrière presque toutes les lampes qu'on trouve belles aujourd'hui, il y a une poignée de designers de luminaires célèbres dont on ignore souvent jusqu'au nom. Ils n'ont pas dessiné des objets décoratifs. Chacun a résolu, à sa façon, un problème très concret : comment poser une source brûlante au milieu d'une pièce sans qu'elle brûle aussi les yeux.
Neuf noms suffisent à raconter cette histoire, de l'atelier métal du Bauhaus aux plastiques milanais des années 60, en passant par les lanternes de papier de Gifu ; deux contemporains montrent qu'elle continue. Aucun n'a inventé la lumière électrique. Tous ont inventé une manière de la distribuer, et c'est cette trouvaille-là qu'on retrouve, à peine modifiée, dans la lampe posée sur votre table.
Wilhelm Wagenfeld, la lampe ramenée à sa géométrie
La première lampe vraiment moderne sort d'un atelier d'école. En 1923-1924, dans l'atelier métal du Bauhaus de Weimar, Wilhelm Wagenfeld et Carl Jakob Jucker posent un dôme de verre opalin sur un fût cylindrique et une base ronde : trois volumes élémentaires, aucun ornement, et un verre laiteux qui fait tout le travail optique.

L'histoire de cet atelier, de Marianne Brandt à la formule « la forme suit la fonction », et la façon de reconnaître une pièce de cette famille sont dans notre article sur le luminaire Bauhaus ; c'est cette leçon de géométrie qu'on a suivie pour notre suspension Strata.
Poul Henningsen et la source cachée
Le Danois Poul Henningsen (1894-1967) a consacré sa vie à une seule idée : superposer les abat-jour pour qu'aucun filament ne soit visible, de ses lampes à trois coquilles de 1926 à la PH5 dessinée en 1958 pour Louis Poulsen. Son histoire, et ce qu'elle a légué aux suspensions danoises, est racontée en détail dans notre article sur la suspension de style scandinave ; le principe se retrouve dans notre Tivoli.
Sarfatti, Castiglioni, Aulenti : l'école milanaise
L'Italie n'a pas produit un designer isolé, elle a produit une industrie. Gino Sarfatti (1912-1985), vénitien, fonde Arteluce à Milan en 1939 et signera plusieurs centaines de modèles jusqu'en 1974. Son 2097 (1958) est le geste le plus culotté de la période : un lustre vénitien dont on a retiré le cristal, et dont le seul ornement restant est le câblage apparent qui descend de chaque bras.
Flos naît en 1962. La même année, les frères Castiglioni (Achille, 1918-2002, et Pier Giacomo, 1913-1968) lui donnent coup sur coup un lampadaire et une lampe à poser, l'Arco et la Taccia. L'Arco est né d'une observation de rue : un réverbère éclaire le milieu de la chaussée depuis le trottoir. Transposé au salon, cela donne une lumière au centre de la table sans rien percer au plafond.
La liste continue et elle est longue. Artemide ouvre en 1960 ; Vico Magistretti y dessine en 1965 l'Eclisse, dont la coque intérieure pivote pour éclipser la lumière comme une paupière, ce qui lui vaut le Compasso d'Oro 1967. La même année 1965, Gae Aulenti livre à Martinelli Luce le Pipistrello, dont les pétales en méthacrylate opalin évoquent des ailes de chauve-souris ; la lampe était destinée à la boutique Olivetti de Paris. Le récit complet de cette décennie milanaise est dans notre article sur le luminaire design italien ; la douceur de ces diffuseurs laiteux se prolonge dans notre lampe Opaline.
1954
Milan · La Rinascente
Création du Compasso d'Oro, plus ancien prix de design industriel d'Italie. Un pays qui récompense ses objets se donne les moyens d'en produire de bons.
Serge Mouille, la main française contre la série
Pendant que Milan industrialise, Paris fait autrement. Serge Mouille (1922-1988) n'est pas ingénieur mais orfèvre, formé à l'École des arts appliqués, et il ouvre son atelier d'argenterie au sortir de la guerre. En 1952, Jacques Adnet lui commande des luminaires. Il en sortira des bras en tôle laquée noire, articulés, terminés par des cônes qu'on oriente du bout des doigts.
Ses formes ne viennent d'aucune école : il regardait des ossements, des coquillages, des nervures de feuilles. D'où cette impression d'insecte posé sur le mur, qui a fait la réputation de ses appliques. Il arrête la fabrication au début des années 1960 pour enseigner, ce qui explique la rareté des pièces d'origine.
Sa vraie leçon tient au support. Là où les autres travaillaient le plafond ou la table, Mouille a pris le mur au sérieux et en a fait le meilleur endroit d'où éclairer une pièce, parce que la lumière y frôle la surface au lieu de tomber sur les têtes. C'est exactement le parti pris de notre applique Solstice.
Isamu Noguchi, la lanterne de papier devenue sculpture
Pendant ce temps, au Japon, la même question trouve une réponse en papier. En 1951, le sculpteur Isamu Noguchi passe par Gifu, ville de lanternes traditionnelles dont l'artisanat décline depuis la guerre ; le maire lui demande de le moderniser. Noguchi remplace la bougie par une ampoule et l'accordéon régulier des lanternes par des volumes libres, ronds, étirés, cabossés. Il appelle le résultat Akari, « lumière » en japonais, et parle de sculptures de lumière plutôt que de lampes.
La fabrication, elle, n'a pas bougé : du papier washi d'écorce de mûrier tendu à la main sur des nervures de bambou, chez Ozeki & Co., maison familiale de Gifu fondée en 1891 qui produit les Akari depuis 1951. Il en existe aujourd'hui plus de deux cents variantes. Le principe est celui du verre opalin, obtenu avec une feuille : le papier diffuse, l'ampoule disparaît, la lampe entière devient la source. Elle a aussi été massivement copiée, ce qui vaut une forme de reconnaissance.
Joe Colombo, la lumière passe au plastique
Le dernier de la bande a tout fait vite. Joe Colombo, Milanais né en 1930, vient de la peinture puis de l'architecture, ouvre son studio au début des années 60 et meurt en 1971, le jour de ses quarante et un ans. Une décennie de travail, et un catalogue que d'autres mettent une vie à constituer.
Sa trouvaille la plus belle date de 1962. L'Acrilica, dessinée avec son frère Gianni pour Oluce, est un simple ruban de méthacrylate courbé planté dans une base d'acier. Le tube lumineux est caché dans le socle : la lumière voyage dans l'épaisseur du plastique, suit la courbe et ressort tout en haut, si bien que la crête semble s'allumer seule. La XIIIᵉ Triennale de Milan lui donne une médaille d'or en 1964.
Trois ans plus tard, la Spider (1965, toujours pour Oluce) fait l'inverse : un réflecteur d'aluminium orientable sur une tige chromée, une ampoule spot posée à l'horizontale, et une lumière qu'on braque exactement où on veut. Elle décroche le Compasso d'Oro 1967. Cette confiance dans le plastique moulé traverse toute la décennie suivante, jusqu'aux lampes rondes et colorées dont on parle dans notre article sur le luminaire des années 70 ; c'est de cette chaleur ambrée que descend notre lampe Caldera.
Designers contemporains : Paolo Rizzatto, Inga Sempé
L'histoire ne s'arrête pas en 1971. Deux noms, parmi d'autres, montrent que les mêmes questions se posent encore, avec d'autres matières.
Paolo Rizzatto dessine en 1986 pour Luceplan la Costanza, qui a la silhouette d'une lampe à abat-jour classique, sauf sur l'essentiel : l'abat-jour est une feuille de polycarbonate légère et amovible, et la lumière s'allume et se règle d'un simple toucher, grâce à un variateur tactile. L'archétype est conservé, la technique entièrement refaite. Quarante ans plus tard, Luceplan la produit toujours.
Inga Sempé, designer française, signe en 2009 pour l'éditeur français Moustache la Vapeur : un abat-jour en Tyvek plissé sur une structure de métal plié, dont les plis tiennent le volume et filtrent la lumière. On pense au papier de Noguchi, obtenu par d'autres moyens. L'année suivante, pour le suédois Wästberg, elle dessine la w103, une petite lampe de table en fonte, acier et aluminium repoussé, voulue aussi simple et solide qu'un clou.
Ce qu'ils ont laissé chez nous
Ces noms-là n'ont pas légué des formes à copier, mais quatre ou cinq idées qui tiennent toujours : cacher la source, adoucir la lumière par la matière qu'elle traverse, éclairer les murs plus que les visages, laisser un objet rester beau une fois éteint. Toutes se vérifient chez soi en une soirée, sans acheter quoi que ce soit.
Une lampe réussie ne se remarque pas la première fois : c'est la pièce entière qui paraît plus juste.
Le mot juste
Une réédition est fabriquée par le détenteur des droits, avec l'accord des ayants droit du designer, et porte un certificat. Une réplique copie un modèle sans cet accord. Une pièce inspirée de reprend un principe (la coquille qui masque, le verre opalin, le bras orientable) sans imiter un dessin protégé : c'est là que travaille Amethysal, et nous préférons l'écrire noir sur blanc plutôt que laisser planer le doute.
Ces trajectoires s'enchaînent, du premier atelier allemand aux dernières lampes de plastique : notre histoire du luminaire design les remet dans l'ordre. Et si vous cherchez ce que ces principes donnent aujourd'hui, tout est réuni dans notre collection de luminaires.

Ce qui a survécu
On retient les noms parce qu'ils sonnent bien, mais ce sont les principes qui ont survécu. Henningsen a caché l'ampoule, Wagenfeld a supprimé l'ornement, Sarfatti a montré le câble, Mouille a pris le mur, Noguchi a fait d'une feuille une source, Colombo a fait de même avec le plastique. Chacune de ces décisions se retrouve, ce soir, dans une lampe allumée quelque part chez vous. C'est la meilleure définition qu'on connaisse d'un objet bien dessiné : on a oublié qui l'a fait, on se sert encore de son idée.
Questions fréquentes
Qui est le designer de luminaires le plus célèbre ?
Aucun ne fait l'unanimité, mais deux noms reviennent toujours : Poul Henningsen, pour avoir résolu l'éblouissement dès 1926 avec ses abat-jours superposés, et Achille Castiglioni, dont l'Arco de 1962 reste la lampe la plus citée du XXᵉ siècle. Si l'on comptait en nombre de modèles, c'est Gino Sarfatti qui l'emporterait : plusieurs centaines de luminaires entre 1939 et 1974.
Y a-t-il des femmes parmi les grands designers de luminaires ?
Oui, et dès l'origine. Marianne Brandt travaille à l'atelier métal du Bauhaus dans les années 1920 et y signe plusieurs pièces d'éclairage. Plus tard, l'architecte italienne Gae Aulenti dessine en 1965 le Pipistrello pour Martinelli Luce, avec ses pétales en méthacrylate opalin. Elles sont moins citées que leurs confrères, rarement pour des raisons de talent.
Pourquoi ces lampes des années 1950-1960 coûtent-elles si cher ?
Parce qu'une pièce d'origine est rare, souvent produite en petite série, et que les rééditions officielles paient des droits aux ayants droit du designer en plus de matériaux exigeants (verre soufflé, marbre, laiton massif). Une lampe conçue aujourd'hui dans l'esprit de ces principes coûte nettement moins, sans prétendre être l'originale.
Comment reconnaître l'influence d'un grand designer sur une lampe actuelle ?
Regardez ce que fait la lampe, pas ce à quoi elle ressemble. Un abat-jour qui masque le filament sous tous les angles vient de l'école danoise ; un dôme de verre opalin sur des volumes simples, du Bauhaus ; un bras articulé en métal noir, de la tradition française des ateliers ; une matière translucide qui rayonne d'elle-même, des expériences italiennes en plastique. La silhouette se copie, le principe se comprend.
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Voir la collectionSources
- Noguchi Museum. The History of Akari Light Sculptures. noguchi.org, shop.noguchi.org
- Luceplan. The 40th anniversary of Costanza (Paolo Rizzatto, 1986). luceplan.com
- Inga Sempé. Vapeur (Moustache, 2009). ingasempe.fr
- designboom. Inga Sempé for Wästberg (w103, 2010). designboom.com